La compensation carbone volontaire représente aujourd’hui un marché florissant et s’est largement répandue dans l’imaginaire collectif et  les pratiques quotidiennes des consommateurs. Si l’idée de compensation renferme une promesse de neutralisation des émissions de gaz à effet de serre (GES), la mise en pratique met en évidence de nombreuses imperfections (mesure des émissions, temporalité, additionnalité, etc.). À cela s’ajoute un effet psychologique potentiellement contre productif dans la transition écologique: la compensation dispense-t-elle de réduire les GES ? Il est donc essentiel de mettre en lumière les limites de cette pratique sans écarter cet outil complémentaire aux mesures de réduction directes.

Quelle logique derrière la démarche de compensation carbone ?

La compensation carbone consiste pour un acteur à financer un projet de réduction ou de capture d’émissions de gaz à effet de serre dont il n’est pas responsable de manière directe [1]ADEME. La compensation volontaire: démarches et limites. 2012 juin. (Comprendre pour agir).. Cette démarche est basée sur le principe qu’une tonne de GES produit le même effet quel que soit le lieu de son émission. Ainsi, chaque crédit généré par un projet de compensation carbone correspond à un volume de GES. Par ailleurs, la compensation carbone volontaire s’oppose à la compensation carbone réglementaire[2]Des mécanismes de compensation carbone pour les Etats ont été mis en place lors des négociations du protocole de Kyoto. Cette compensation se fait à travers l’investissement dans des projets … Continue reading, basée sur des dispositifs comme les Mécanismes de Développement Propre et la Mise en Œuvre Conjointe [3]Fragnière A. La compensation carbone: illusion ou solution ? PUF. 2009.. En outre, afin de vérifier la qualité des crédits carbone générés par les prestataires de compensation carbone volontaire, des organismes de validation tels que VCS et Gold Standard sont apparus dès les débuts de cette pratique.

Une demande essentiellement européenne

En 2019 63 % des acheteurs de crédit carbone sont Européens [4]Donofrio S, Maguire P, Myers K. BUYERS OF VOLUNTARY CARBON OFFSETS, A REGIONAL ANALYSIS. 2021 mai p. 14. (ECOSYSTEM MARKETPLACE INSIGHTS BRIEF).. Il s’agit pour 98 % d’organisations à but lucratif et d’entreprises du secteur privé, dont le secteur de l’énergie, des biens de consommation, de l’assurance/finance sont les plus représentés (avec 21%, 17% et 16% de la demande respectivement). Le second marché est celui de l’Amérique du Nord qui compte pour 33 % de la demande et dont 12 % des achats sont effectués par le secteur public et non lucratif. Il est à noter que les prix des crédits carbone – non réglementés − varient selon les secteurs : ils se situent par exemple autour de 2$/tCO2e dans le secteur de l’énergie contre 8$/tCO2e dans le secteur alimentaire en Europe.

Volumes et prix moyens pour les acheteurs européens à but lucratif en 2019

Concernant le type de projets de compensation carbone privilégiés par les acheteurs européens, il s’agit essentiellement des projets de reforestation et d’usage des sols, dont la majorité sont mis en place à l’étranger, l’Inde et le Pérou en tête. Du côté de l’Amérique du Nord, la demande est plus hétérogène et se répartit entre les projets de gestion des déchets, de reforestation, d’industrie et d’énergies renouvelables entre autres.

Loin de la perfection comptable, une mise en œuvre approximative

Comme mentionné précédemment, la compensation carbone suggère que les émissions émises sont parfaitement équivalentes aux émissions absorbées. Mais qu’en est-il en pratique ? Un premier point à soulever est que les résultats de la mesure des émissions « à compenser » sont relatifs. Ils dépendent en effet de la méthode et des hypothèses adoptées.

À cela s’ajoutent les incertitudes liées à la permanence des projets, dont certains dépendent de nombreux facteurs environnementaux et socio-économiques, ne permettant pas de garantir le volume de réduction ou d’absorption espéré a priori. Une autre difficulté concerne l’établissement de l’additionnalité des projets, c’est-à-dire le fait que ces derniers n’auraient pas pu être mis en œuvre sans les mécanismes de compensation carbone volontaire. Enfin, la compensation carbone pose également un problème de temporalité, étant donné que la génération des crédits carbone s’étale sur plusieurs années (voire plusieurs décennies), alors que les émissions induites sont immédiates. Ces dernières continuent d’aggraver le réchauffement global durant des années et à produire des effets irréversibles.

Ceci met en évidence les limites de la neutralité carbone à des échelles autres que l’échelle planétaire, basée sur le triptyque « mesurer, réduire, compenser » [5]Bettin R, Bachelet L, Amant S, Joly A, Moneuse M, Florentin A. Net Zero Initiative: Un référentiel pour une neutralité carbone collective. Carbone 4; 2020 avr p. 92.. En effet, il est aujourd’hui largement admis que la compensation carbone n’a de sens que si elle est précédée d’une réduction des émissions jusqu’à atteindre les émissions «incompressibles». Cependant, il subsiste un grand flou quant à la définition de ces dernières. À partir de quel pourcentage de réduction une entreprise peut-elle prétendre avoir atteint ses émissions incompressibles et être légitime dans une démarche de compensation carbone ?

La compensation carbone : frein ou moteur psychologique du changement ?

Outre les limites d’ordre pratique et technique, la compensation carbone produit des effets sur les prises de décision des acheteurs de crédits carbone. Dans son livre La compensation carbone : illusion ou solution, Augustin Fragnière explique que l’idée d’équivalence parfaite entre les GES émis et les GES évités ou absorbés permet de réduire facilement nos propres contradictions – dues à la tension entre nos convictions environnementales et notre difficulté à passager à l’action −, ce qui nous pousse à compenser nos émissions de GES plutôt qu’à les réduire.

En effet, d’après l’auteur, la compensation carbone est souvent une solution plus aisée et moins coûteuse qu’un changement de fond. Ce dernier ne permet pas de surcroît d’atteindre le « zéro émissions » comme le fait la compensation carbone.De même, une entreprise qui annonce sa neutralité carbone sans avoir profondément questionné son mode de fonctionnement, soutient l’idée que la transition écologique passera par des changements marginaux et des solutions déployées ailleurs, à défaut d’avoir trouvé des solutions internes [6]Fragnière A. La compensation carbone: illusion ou solution ? PUF. 2009..

Selon les travaux du GIEC, la neutralité carbone planétaire à horizon 2050 est une condition nécessaire à l’atteinte de l’objectif de température 2°C/1,5° [7]IPCC. Climate Change 2021: The Physical Science Basis. 2021.. Des institutions telles que l’ADEME soutiennent depuis longtemps le principe de la compensation carbone volontaire, y voyant un outil complémentaire aux mesures de réduction directe [8]ADEME. Compensation carbone volontaire : 5 règles de bonnes pratiques préconisées par l’ADEME. 2019 p. 6.. Au vu de ses nombreuses limites techniques, il est aujourd’hui essentiel de changer l’imaginaire collectif autour de la notion de compensation carbone – à laquelle certains préfèrent le terme de contribution carbone – pour la faire passer de « solution facile et peu onéreuse » à ce qu’elle est réellement: une contribution à la neutralité carbone planétaire qui doit être accompagnée par une profonde transformation de nos systèmes sociotechniques. 

Notes et références

Notes et références
1 ADEME. La compensation volontaire: démarches et limites. 2012 juin. (Comprendre pour agir).
2 Des mécanismes de compensation carbone pour les Etats ont été mis en place lors des négociations du protocole de Kyoto. Cette compensation se fait à travers l’investissement dans des projets de réduction d’émissions GES, hors des territoires des pays concernés.
3, 6 Fragnière A. La compensation carbone: illusion ou solution ? PUF. 2009.
4 Donofrio S, Maguire P, Myers K. BUYERS OF VOLUNTARY CARBON OFFSETS, A REGIONAL ANALYSIS. 2021 mai p. 14. (ECOSYSTEM MARKETPLACE INSIGHTS BRIEF).
5 Bettin R, Bachelet L, Amant S, Joly A, Moneuse M, Florentin A. Net Zero Initiative: Un référentiel pour une neutralité carbone collective. Carbone 4; 2020 avr p. 92.
7 IPCC. Climate Change 2021: The Physical Science Basis. 2021.
8 ADEME. Compensation carbone volontaire : 5 règles de bonnes pratiques préconisées par l’ADEME. 2019 p. 6.

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